L’huile de palme, faut-il l’interdire ?

Citoyens, indignez-vous, réagissez. Boycottez viennoiseries industrielles, chips, savons, cosmétiques et autres produits transformés à l’huile de palme s’ils ne sont pas bio. Cette huile dégouline de nos produits de consommation courante, détruit la forêt tropicale et ses habitants, et massacre nos artères. Une aberration environnementale, sanitaire et humaine.

2011, année internationale de la forêt. Toutes les institutions sont sur le pont pour protéger celle qui recouvre 30 % de la planète et lui assure sa bouffée d’oxygène quotidienne. Dans les sommets, on parle chiffres et résolutions. Et les nouvelles ne sont pas toujours bonnes. Selon les données les plus récentes de l’Orga­nisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 13 millions d’hectares de forêts par an ont disparu au cours de la dernière décennie. La culture de l’huile de palme arrive en tête des raisons de tronçonner. Cette huile, la plus consommée au monde (elle représente un tiers des huiles produites mondialement) est responsable d’une grande partie de la déforestation, notamment en Indonésie et Malaisie. Ces deux pays assurent à eux seuls 85 % de la production mondiale. Appâtés par le gain rapide, les paysans brûlent, coupent, massacrent la forêt pour y installer des cultures du fameux palmier. « Les surfaces des plantations ont doublé en Malaisie et quintuplé en Indonésie entre le début des années 1990 et la fin 2010, précise le WWF. Cette production record est soutenue par la demande des pays européens qui augmente de 13 % chaque année depuis 2000, mais aussi de la Chine et de l’Inde, les deux premiers pays importateurs d’huile de palme. »


Massacre à la tronçonneuse

Avec 1,8 million d’hectares de forêt vierge déboisés chaque année, l’Indonésie est le pays le plus touché par la déforestation. À Bornéo, les prévisions de la Banque mondiale montrent qu’en dehors des zones protégées, point de salut : l’ensemble des forêts de plaine devrait disparaître dans la prochaine décennie d’autant que le gouvernement indonésien prévoit un plan d’expansion des plantations de palmier à huile de 14 millions d’hectares. Or qui dit moins de forêt dit plus de pollution. « Avec à peine plus de 3 % des forêts du monde, l’Indonésie concentre plus de 14 % de la déforestation mondiale, alerte le WWF. Cela représente près de la moitié des émissions totales de gaz à effet de serre (GES) dues à la déforestation et à la dégradation. Près de deux fois plus que le Brésil et plus de trois fois plus que la Malaisie. Une grande partie de ces émissions de GES est due aux feux de forêts ou de tourbières. » Ces zones de marécages qui atteignent parfois 30 mètres de profondeur, sont d’abord asséchées puis brûlées à la saison sèche pour pouvoir ensuite accueillir des cultures. « En 2008, 500 millions de tonnes de CO2 ont été émis en provenance des tourbières indonésiennes », précise l’ONG.

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Monnaie de singe

Les plantations de palmiers détrônent aussi la faune
. Chassés, les orangs-outangs et les éléphants sont contraints de chercher d’autres lieux pour se loger. À Bornéo, on estime que 3 000 orangs-outans disparaissent chaque année. Mais la faune sauvage n’est pas la seule à payer, les habitants trinquent aussi. Même si la culture du palmier à huile permet de faire vivre près de 5 millions de familles en Indonésie, elle entraîne de nombreuses injustices. L’État n’hésite pas à exproprier les paysans pour donner leur terre à des grandes compagnies. Sur les cultures, les cas de maltraitance, de violence, parfois même de prises d’otage ou de meurtres, sont fréquents. Toujours selon le WWF, « pour le seul mois de janvier 2009, 576 conflits sociaux en lien avec les plantations de palmiers à huile ont été enregistrés ».

La graisse qui sature nos artères

Mais comment cette huile nous est-elle devenue aussi indispensable ? Traditionnellement utilisée dans la cuisine en Afrique, en Amérique du Sud et en Asie, elle entre désormais dans la composition d’un produit transformé sur deux sur tous les continents. On estime à 20 kilos par personne et par an la consommation d’huile de palme dans le monde. Partout, l’industrie la plébiscite, l’agroalimentaire en tête (80 % de la consommation) suivie par les cosmétiques (19 %) et les agrocarburants (1 %). Pourquoi ? Parce que c’est la seule huile à rester quasi solide à température ambiante. Elle apporte ainsi texture et onctuosité aux préparations et allonge leur durée de conservation. Exempte d’isomères trans, elle peut être incorporée telle quelle dans les margarines alors que les autres huiles végétales doivent être partiellement hydrogénées pour atteindre la consistance recherchée.

En friture, c’est aussi l’huile la plus stable avec l’huile d’olive. Mais le véritable argument est qu’elle ne coûte pas cher. Son rendement à l’hectare est dix fois plus important que celui du soja et six fois plus que celui du colza. Avec 100 kilos de fruits, on obtient 22 litres d’huile : un record ! En revanche, sur un plan nutritionnel, l’huile ne remporte pas tous les suffrages. Certes, elle est, à l’état brut, le végétal le plus riche en bêta-carotène. Elle contient aussi des tocophérols, des tocotriénols (des antioxydants riches en vitamine E) et des plastoquinones, des équivalents du coenzyme Q10, précieux allié des cellules. Le problème c’est que raffinage et cuisson détruisent ces molécules. Au bout du compte, l’huile de palme est constituée de 50 % d’acides gras saturés alors que l’huile d’olive n’atteint que 15 % et l’huile de colza 8 %. Riche en mauvaises graisses, on l’accuse de faire grimper les taux de cholestérol, d’augmenter les risques de cancers et de favoriser les maladies cardiovasculaires.

 

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Les ONG mettent de l’huile sur le feu

Côté environnement, l’huile de palme n’a pas grand-chose à sauver
. Pas étonnant qu’elle soit devenue depuis quelques années le cauchemar des associations écologistes. Depuis cinq ans, les combats se succèdent. En 2007, les Amis de la Terre pointent dans les supermarchés les produits à base d’huile de palme et invitent les consommateurs à s’en plaindre auprès des grands distributeurs. Dans leur enquête, les militants montrent que l’huile indonésienne se trouve dans 61 % des marques de chips, 54 % des pâtes à tartes, 49 % des pâtes à tartiner, 47 % des viennoiseries. En 2009, le WWF épingle à son tour les mauvais élèves. L’ONG interroge les principaux acheteurs européens d’huile de palme pour connaître leurs niveaux de connaissance et d’engagement concernant l’huile convoitée et établit un classement. Aucune marque n’obtient plus de 8 sur 10, ce qui signifie que toutes participent à la déforestation. Mais certains élèves sont meilleurs que d’autres. Unilever, Carrefour, The Body Shop et L’Oréal comptent parmi les entreprises concernées quand Danone, Nestlé et E. Leclerc semblent complètement l’ignorer. Quant à Auchan, Brioche Pasquier et Magasins U, ils ont tout simplement « oublié » de répondre au WWF.

En flagrant délit de déforestation

Chez Greenpeace, en 2010, on choisit la méthode forte
. L’association parodie une publicité pour KitKat sous le titre « Give me a break », (c’est un orang-outan qui parle). Objectif ? « Dénoncer l’utilisation par Nestlé d’huile de palme issue de la destruction des forêts tropicales et des tourbières indonésiennes, dans la fabrication de certains de ses produits, notamment les barres chocolatées KitKat. » Un livret « Pris en flagrant délit » donne les preuves accablantes du carnage. Nestlé consomme chaque année 320 000 tonnes d’huile de palme et traite avec le plus grand producteur indonésien, Sinarmas, qui détient 406 000 hectares de plantations et possède la plus grande réserve de terres au monde. Un Monsanto version huile de palme. Plantations sur tourbières, déforestation illégale, défrichage à proximité d’un parc national, Sinarmas enfreint la loi aussi vite que ses bulldozers défoncent la forêt. En quelques mois, devant le ramdam orchestré par la campagne de Greenpeace, Nestlé suspend ses relations avec la branche Agribusiness de Sinarmas, Golden Agri-Ressources Ltd (GAR), emboîtant ainsi le pas à Unilever et à Kraft. « Dans la foulée, Burger King et Carrefour ont suivi », se félicite Jérôme Frignet, chargé de mission Forêts chez Greenpeace.

Depuis le début de l’année 2011, une nouvelle étape est donc franchie. Les poids lourds du secteur alimentaire ont ainsi exigé que leur fournisseur revoie ses conditions de production. Le 9 février dernier, coup de théâtre : Sin­armas annonce que les zones dont le contenu carbone est supérieur à 35 tonnes par hectare ne pourront plus être cultivées. « Derrière cet aspect technique, confie Jérôme Frignet, cela signifie que même les forêts largement dégradées ne pourront pas être remplacées par des champs. Il faut savoir qu’au milieu de la forêt tropicale, le contenu carbone approche les 150 tonnes. » Pour le moment, même si l’engagement est écrit et public, chez Greenpeace, on préfère rester prudent. « Il va falloir suivre la mutation de très près pour éviter les dérives. Mais c’est une excellente nouvelle qui devrait stopper la déforestation et pourrait même faire évoluer la législation. »

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Le salut viendra de la filière biologique

Si certaines marques imposent des conditions de production à leurs fournisseurs d’huile de palme, d’autres (0,2 % du marché) choisissent la filière bio.
Une excellente garantie étant donné qu’en France, 98 % de l’huile de palme biologique provient du même fournisseur colombien, Daabon Organics. Le reste est assuré par quatre ou cinq autres plantations dans le monde. On doit à Diego Garcia, le directeur de Brocheni (société drômoise spécialisée dans la production, l’importation et la commercialisation d’huiles végétales bio), la mise sur pied de cette filière. « C’est ce que l’on fait de plus vertueux en matière de productions agricoles, confie Boris Patentreger, chargé du programme conversion forestière et papier au WWF France, en effet, les plantations colombiennes respectent les conditions de vie des travailleurs mais aussi les espèces végétales et animales. Tous les arbres en place ont été maintenus, un inventaire des espèces a été réalisé. » Pour le gouvernement colombien, la culture de l’huile de palme est une aubaine. Véritable alternative à la culture illicite de la coca ou du pavot, elle génère 300 000 emplois directs et indirects et redynamise les campagnes. Enfin, la certification agriculture bio interdit l’extraction des huiles à l’hexane mais aussi l’estérification et l’hydrogénation des lipides. L’huile de palme biologique conserve donc toutes ses propriétés nutritives !

Retour à la case colza

Autre issue plus radicale pour éviter la déforestation : se passer carrément d’huile de palme
. Chez Findus, depuis 2009, l’huile de colza a éclipsé l’huile tropicale. « Cela est possible, expliquent les responsables, car nous n’utilisons d’huile que pour la friture. Les substituts sont faciles à trouver. » Chez Casino, on ne fabrique pas seulement des pommes frites et pourtant l’enseigne a décidé, elle aussi, de se passer totalement de l’huile indonésienne. Les produits contenant de l’huile de palme ont été répertoriés et de nouvelles recettes à base d’huile de colza ou de tournesol ont été proposées. Pour les produits non alimentaires de la marque Casino, c’est de l’huile de palme certifiée durable qui sera utilisée. Aujourd’hui, 200 références sont garanties sans huile de palme. Et à terme, d’ici 2 à 3 ans promet l’entreprise, ce sera la totalité d’entre eux, soit près de 600 références. Bonne nouvelle, les enseignes du groupe – Franprix et Leader Price – adoptent la même démarche pour leurs marques propres.
Les MDD vont-elles enfin sauver la planète ? Les orangs-outans nous le diront.


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